Soixante-dix grandes chaînes de distribution ont signé ce lundi un accord juridiquement contraignant avec les syndicats bangladais dans le but d’inspecter toutes les usines de textile du pays après qu’une série de drames ait impliqué les petites mains du textile occidental.

Après de nombreux accidents, un accord « incendie et sécurité » a été signé par soixante-dix grandes chaînes de distribution parmi lesquelles le français Carrefour, l’italien Benetton ou encore le suédois H&M. Tous devront effectuer des travaux de sécurisation identifiés par des experts. Mais la mise en œuvre de ces engagements inédits pour l’industrie textile au Bangladesh pourrait pourtant s’avérer délicate. Une enquête ayant révélé la semaine dernière que 90% des usines visitées par des experts en génie civil présentaient des défauts de structure. « Les premières inspections dans chaque usine seront achevées au plus tard dans neuf mois, et des programmes de rénovation et de réparations seront mis en place en cas de besoin », a précisé le comité de pilotage du projet dans un communiqué. D’après les premières estimations, le coût des rénovations pourrait atteindre les 2,3 milliards d’euros. Peut-être une nouvelle étape dans la relation qu’entretient le Bengladesh avec les grandes marques internationales qui avait déjà été soufflée en mai dernier par l’ONU. A l’époque, après des effondrements et des incendies d’ateliers, l’Organisation des Nations Unies avait exhorté les clients étrangers à « ne pas se retirer du pays mais à travailler en concert avec le gouvernement et les ONG à l’amélioration des conditions de travail ».

Une étape devenue obligatoire car le business du textile bangladais a la cote en Europe pour la simple et bonne raison que le « made in Bangladesh » coûte désormais bien moins cher que le « made in China ». En effet, depuis quelques années, les conditions salariales pratiquées par « l’Empire du Milieu » sont en nette progression. Mais au Bangladesh, même si les habitants trouvent plus facilement un emploi dans l’une des 4 500 usines que compte le pays, les conditions de travail y restent déplorables.

Pour preuve une série de drames ont eu lieu entre 2012 et 2013. Le 16 juin dernier, ce sont quelques 140 employés de deux usines de textile près de Dacca, la capitale du Bangladesh, qui sont tombés malades. Ces travailleurs, principalement des femmes, ont été aussitôt conduits à l’hôpital le plus proche. La cause de leurs maux : ils auraient bu de l’eau sur leur lieu de travail… une eau qui s’est avérée par la suite contaminée. Quelques jours plus tôt, un fait similaire touchait plus de 600 ouvriers en périphérie de la capitale. Des drames qui se suivent et se ressemblent puisque le 24 avril dernier, c’est l’effondrement d’un immeuble abritant des ateliers de confection qui faisait parler de lui. Bilan du sinistre: 1 127 morts. Plusieurs centaines d’usines avaient été immédiatement fermées pour des raisons de sécurité avant de reprendre le travail 48 heures plus tard.

Le 24 novembre 2012, un incendie ravageait l’usine de Tazreen Fashions au nord de la capitale. Selon le bilan officiel, un millier de personnes aurait été blessées et cent douze n’auraient pas survécu. L’usine s’élevait sur neuf étages. Neuf étages où s’entassaient trois milles salariés, en majorité des femmes – comme dans 80% dans les usines – venues des endroits les plus pauvres du pays. Et pour un salaire atteignant difficilement les 3 000 takas par mois. L’équivalent de 30 euros. Une somme dérisoire qui couvre dix heures de travail par jour, six jours sur sept. Le plus terrible dans ce drame c’est que les petites mains confectionnaient des vêtements pour des marques occidentales de luxe : Disney, Walmart ou encore pour le groupe français Teddy Smith. Des pièces de qualité pour lesquelles la qualité était renforcée. En effet, toutes les issues de secours avaient été préalablement verrouillées afin d’empêcher d’éventuels vols de marchandises. Lors de l’incendie du 24 novembre, les victimes prises au piège des flammes ont donc, pour la plupart été brûlées vives. Les autres se sont jetées par les fenêtres. Et Delwar Hossain, le patron de cette entreprise n’a jamais été inquiété pour ce sinistre.

Le textile, nouvelle économie principale

Au Bangladesh, le textile est une part importante de l’économie. On compte entre quatre et cinq millions de salariés qui évoluent dans ce secteur. Et le prêt-à-porter représente 80% des exportations du pays soit 25 milliards de dollars (19,4 milliards d’euros). Une activité qui fait aujourd’hui du Bangladesh le deuxième exportateur mondial de textile, juste derrière la Chine. Mais le pays n’a pas toujours vécu sous la tutelle économique de ces usines. Jusque dans les années 1980, c’est la culture du jute qui constituait la première richesse nationale. Puis le Fonds monétaire international et la Banque mondiale se sont intéressés au marché et ont entamé une série de privatisation des usines et réduction des dépenses publiques. Résultat cinglant : le chômage s’est alors envolé, les importations ont primé sur les exportations et les industries locales ont commencé à dépérir. Les politiques et les bureaucrates se sont alors précipités sur l’activité du textile. A l’époque, il faut dire que la tentation était grande : main-d’oeuvre à bas coût, affaiblissement des syndicats du fait des privatisations, et suppression des taxes douanières. L’Europe et les États-Unis, séduits par cette nouvelle initiative, récompensent le pays en ouvrant leurs portes aux vêtements “made in Bangladesh”. Le Vieux continent, lui aussi, compte bien soutenir cette politique afin d’intégrer au mieux le pays dans la nouvelle économie mondiale. C’est le début du boom commercial. Entre 2000 et 2012, le chiffre d’affaires du textile bangladais va alors passer de 4,8 milliards de dollars à plus de 20 milliards. Irruption de joie chez Goldman Sachs. En juin 2012, “la banque qui dirige le monde” place le Bangladesh en tête de sa liste “Next Eleven”. À savoir, les “onze prochains” pays susceptibles de rejoindre les puissances émergentes des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud).

Les patrons tirent les ficelles

Mais l’Europe et les États-Unis n’auraient-ils pas engendré un monstre d’inégalités ? Car si au Bangladesh, le prêt-à-porter est la promesse de l’argent facile, il est également un moyen plus rapide de briguer un mandat au Parlement. Certes, officiellement, sur trois cents députés, seuls vingt-neuf possèdent une entreprise de textile. Oui mais en réalité, certains ouvrent leur usine grâce à un pseudonyme, unique subterfuge pour passer entre les mailles u filet en cas de scandale ou d’incident. Alors quand il y a conflit d’intérêts, comment faire voter une augmentation des salaires ? Une amélioration des conditions de sécurité ?

Il existe donc au Bangladesh un problème de démocratie important. Les syndicats de ces usines sont eux aussi muselés. Même s’ils sont légaux depuis 2006 au Bangladesh, tous les travailleurs qui désirent se syndiquer doivent s’enregistrer auprès de l’administration, qui envoie aussitôt une copie au patron de l’usine de prêt-à-porter. Un fichage en bon et due forme. Du harcèlement au licenciement, il n’y a désormais plus qu’un pas.  On trouve donc logique que sur 5 000 entreprises de textiles au Bangladesh, seules 160 ont un syndicat. Et les pressions ne s’arrêtent pas toujours là. En 2010, Kalpona Akhter qui dirige aujourd’hui le Centre pour la solidarité des travailleurs du Bangladesh a été emprisonné en raison de ses activités syndicales. L’un de ses collègues, Aminul Islam a été retrouvé le visage calciné. Battu à mort sans qu’aucun coupable ne soit arrêté. Une victime de plus, qui prouve que le gouvernement lui-même n’est pas prêt à investir dans la sécurité de ses travailleurs.

Une situation que pointe du doigt l’Association bangladaise des fabricants et exportateurs de textile (BGMEA) qui regrettait, selon l’AFP, que le gouvernement et les propriétaires des usines n’aient été associés à l’accord signé ce lundi.