Comment Vince Gilligan a-t-il construit Walter White, personnage de Breaking Bad, et comment est-il parvenu à nous rendre accrocs à son anti-héros ?

Breaking Bad c’est quoi? Marié et père d’un adolescent handicapé, Walter White (Bryan Cranston) est prof de chimie dans un lycée.  Il mène une vie banale mais peu satisfaisante, entre un travail frustrant et des difficultés financières chroniques qui ne vont pas s’améliorer avec l’arrivée d’un nouvel enfant… Lorsque Walter apprend qu’il est atteint d’un cancer incurable, et donc condamné à brève échéance,  il cherche un moyen de gagner rapidement assez d’argent pour mettre sa famille à l’abri du besoin après sa mort. Lui vient alors l’idée de mettre à profit ses compétences pour fabriquer de la méthamphétamine, avec l’aide d’un de ses anciens élèves délinquant et toxicomane, Jesse Pinkman (Aaron Paul).  Walt ignore qu’il vient de mettre le doigt dans l’engrenage : obligé de se confronter aux petits dealers locaux, puis aux chefs des cartels et aux barons de la drogue, il se retrouve emporté dans une spirale de violence qui va le pousser à toutes les extrémités, jusqu’à mettre en péril sa sécurité et celle des siens, en même temps que son intégrité morale.

Pendant longtemps, les séries télévisées ont fait la part belle aux personnages positifs, choisissant pour héros des hommes et des femmes sinon lisses, du moins exempts d’ambiguïté morale. Déjà entamée au cours de la décennie précédente avec par exemple le lieutenant Sipowicz (Dennis Franz) de NYPD Blue ou Jim Profit (Adrian Pasdar) de la série éponyme, l’évolution devient criante dans les années 2000 avec l’apparition de personnages tels que Tony Soprano (Les Soprano), Dexter Morgan ou Vic Mackey (The Shield). Le gentil auquel on rêve de ressembler s’efface, cédant la place au méchant occupant le cœur du récit. Pétri de contradictions, décliné dans toutes ses zones d’ombre morales, ou au contraire intrinsèquement mauvais, il est celui auquel une part de nous-même aimerait peut-être s’identifier parce qu’il ose agir comme nous n’oserions le faire, en s’affranchissant des règles et des conventions. L’anti-héros a quelque chose de fascinant, notamment parce qu’il illustre la ténuité de la frontière entre le Bien et le Mal et la manière dont chacun de nous – du moins le croit-il – pourrait basculer du mauvais côté. Walter White et Saul Goodman, chacun à leur manière, en sont de bons exemples.

Il existe pourtant une différence cruciale entre ces deux-là et les autres personnages cités : au début de Breaking Bad et de Better Call Saul, ce sont des types normaux. Pas des tueurs en séries assoiffés de sang, ni des mafieux dépressifs, ni des flics corrompus jusqu’à la moelle. Non : juste un pauvre prof qui accumule échecs professionnels et personnels, et un avocaillon commis d’office qui vivote dans une arrière-boutique. Deux losers pathétiques, insatisfaits de la vie misérable dans laquelle ils sont piégés.

Penchons-nous plus précisément sur le cas de Walter White (magistralement interprété par Bryan Cranston). Lorsque nous faisons sa connaissance, il n’est rien de plus qu’un pauvre type : coincé dans la routine d’une vie familiale pesante, acculé par les difficultés financières, frustré par un emploi dévalorisant et clairement en-deçà de ses compétences, humilié par ses élèves et pour couronner le tout, condamné par un cancer à brève échéance. Il le dit lui-même : « Docteur, ma femme est enceinte de 7 mois, d’un enfant que nous n’avions pas prévu. Mon fils de 15 ans est atteint de paralysie cérébrale. Je suis un professeur de chimie surqualifié dans un lycée. Quand je peux travailler, je me fais 43700 dollars par an. Je vois tous mes collègues et amis me surpasser dans tous les domaines imaginables. Et dans 18 mois, je serai mort. Et vous me demandez pourquoi j’ai fui ? » (2.3) Cette confession, adressée par Walt à son psychiatre, est la clé pour comprendre de quelle manière Vince Gilligan installe le personnage et façonne le regard du téléspectateur : Walter White est une victime, et nous avons un penchant naturel qui nous pousse à nous mettre du côté des victimes. On appelle cela l’empathie, et on n’a pas trouvé mieux pour impliquer le spectateur et le manipuler, de sorte qu’il se sente solidaire du personnage pour lequel il ressent de la pitié.

Certes, Walter s’apprête à faire des choix moralement discutables, et de plus en plus extrêmes, passant de la fabrication de méthamphétamine au meurtre froid et calculé. Et pourtant, devant notre écran, nous restons de son côté. Il y a au moins deux bonnes raisons à cela : d’abord, ses actes apparaissent comme justifiés, puisque notre héros ne cherche en définitive qu’à mettre sa famille à l’abri de besoin et à assurer à ses proches le confort financier qui leur fera immanquablement défaut après sa mort ; ensuite, la série a l’intelligence de dédouaner le personnage  – dans un premier temps – des conséquences de ses actes. Dans les deux premières saisons par exemple, les effets de la drogue sur les consommateurs sont à peine évoqués, l’entourage de Walter ne subit aucune répercussion,  et ce dernier est opportunément retenu par une séance de psychothérapie lors de la séquestration du dealer psychopathe Tuco Salamanca (Raymond Cruz)… Empathie, justification et absence de conséquences sont des éléments fondamentaux pour la mise en place des ressorts psychologiques, parce qu’ils contribuent à altérer les repères éthiques et à flouter la frontière entre le Bien et le Mal. Cette distorsion et le regard bienveillant qu’elle induit en établissant une connexion entre le public et le personnage interdisent du même coup tout jugement moral. En étant du côté de Walter White, en comprenant ses motivations et les actions qui en résultent, nous nous impliquons dans l’histoire et abandonnons la neutralité nécessaire à un regard extérieur et objectif.

Cette aliénation consentie n’est possible que parce que le spectateur de Breaking Bad délaisse le champ du rationnel pour apporter une réponse émotionnelle aux tourments du héros. Le pouvoir de manipulation de la narration en général et de l’image en particulier est immense, et Vince Gilligan sait parfaitement la mettre à profit. Nous avons déjà souligné que la position de victime dans laquelle se trouve Walter lorsque nous faisons sa connaissance nous incitait naturellement à ressentir de l’empathie à son égard, et à prendre son parti. Mais il y a plus : le récit instaure une relation intime avec lui, en adoptant imperceptiblement un point de vue subjectif. La série nous montre les états d’âme de White et se focalise uniquement sur lui, nous obligeant à passer du temps avec lui et nous poussant à partager ses sentiments, ses doutes, ses souffrances et ses peurs. Cette identification ou ce rapprochement se joue aussi dans la forme purement audiovisuelle : ambiance sonore avec lignes mélodiques en contrepoint, dialogues intimistes, utilisation de la voix off, ralentis, spectre chromatique accentuant le caractère surréaliste ou accablant d’une scène, jeux de lumières  mettant en avant un personnage, cadrages atypiques, surexposition ou sous-exposition photographique, et bien sûr l’intensité de l’interprétation sont autant d’éléments qui, pris indépendamment, ne portent pas à conséquence ; les mêmes ressorts exploités tout au long de la série et plaqués sur une trame déjà dense du point de vue affectif renforcent l’affinité initiale et la projection identificatoire, et consolident le pacte tacite d’amoralité conclu avec le personnage principal.

Si les effets de cette manipulation se ressentent tout au long des 5 saisons (ou du moins, des 4 premières – nous y reviendrons), ils deviennent évidents lorsqu’on s’intéresse à un personnage en particulier : celui de Skyler White (Anna Gunn), la femme de Walt. La majorité des spectateurs détestent Skyler, qui apparaît comme antipathique, exaspérante, acariâtre, revêche… En un mot comme en cent : chiante. Alors qu’en définitive, c’est une femme enceinte dans un foyer instable, avec un fils handicapé, mariée à un homme faible et effacé qui ne cesse de lui mentir… Son seul tort ? Vouloir connaître la vérité et demander à Walter d’être honnête avec elle. Tu parles d’une mégère ! Et lorsqu’elle découvre enfin dans quelles affaires criminelles trempe son mari et qu’elle devient sa complice, elle suscite encore l’antipathie… à cause de ses scrupules moraux et du jugement qu’elle porte, tout en profitant de l’argent gagné illégalement. De façon totalement irrationnelle, nous prenons le parti de Walt – le trafiquant de drogue et le meurtrier – contre une Skyler dont le seul crime est de se poser en voix de la raison. Il faut attendre l’ultime saison pour qu’enfin, sa situation nous saute au visage et que nous ouvrions les yeux : quand Walter, qui se révèle dans toute sa noirceur, la maltraite physiquement et psychologiquement au cours d’une scène à peine soutenable et  que la malheureuse, terrifiée et désespérée, manque de se noyer dans la piscine familiale. C’est seulement à cet instant qu’elle nous apparait comme une victime de son mari, et qu’enfin nous ressentons pour elle cette fameuse empathie. Au point qu’on en viendrait presque à se demander comment on a pu la détester durant les 4 saisons précédentes… Cette illumination est d’autant plus choquante qu’elle survient dans le cadre du foyer domestique quand la famille, précisément, a toujours été la raison invoquée par Walter pour justifier ses agissements.

La famille : voilà un prétexte récurrent lorsqu’il faut cautionner les actes les plus répréhensibles et les plus immoraux. De Sons of Anarchy à The Shield en passant par les Soprano ou Game of Thrones, la sauvegarde et la protection de la famille est une fin qui justifie tous les moyens, y compris et surtout les plus sanglants. Breaking Bad ne déroge pas à la règle. Walter se sait condamné par un cancer, et c’est justement l’approche de la mort qui le pousse à chercher à mettre sa famille à l’abri, à laisser à ses proches de quoi vivre décemment après son décès, par tous les moyens possibles. Au départ, il est évident que les intentions du héros sont sincères, et que son unique objectif en se lançant dans le trafic de drogue est de subvenir aux besoins de sa femme, de son fils adolescent et du bébé à naître. Walter White, à l’origine, n’est pas un personnage immoral ni même amoral. Pendant une bonne partie des 5 saisons, il manifeste des remords, une mauvaise conscience qui suffit à prouver qu’il sait exactement quelle barrière il franchit, qu’il saisit parfaitement où se situe la frontière entre le Bien et le Mal. Lorsque Krazy-8 (Marcimino Arciniega) l’ayant aperçu avec son beau-frère Hank (Dean Norris), agent de la D.E.A.,  le prend pour un informateur et décide de l’exécuter, Walter est en proie à un effroyable dilemme : enfermé dans la salle de bains, déchiré par l’angoisse et l’incertitude, il dresse la liste des pours et des contres, afin de déterminer s’il doit ou non liquider le dealer. (1.3) Dans la deuxième colonne : « C’est ce que veut la morale », « Principes judéo-chrétiens », « Tu n’es PAS un meurtrier », « Caractère sacré de la vie »… Dans la première, un seul argument, mais qui emporte pourtant la décision finale : « Il tuera toute ta famille si tu le laisses partir. »

Très habilement, Breaking Bad joue pendant longtemps sur cette ambiguïté, cultivant l’image d’un personnage complexe et dual. Le portrait de Walter White ne se dessine pas au crayon noir, mais se décline en dégradés de gris. L’évolution, loin d’être linéaire, est faite de hauts et de bas, de prises de conscience, de retours en arrière, de doutes et de remises en question. Walter a adopté le pseudonyme de Heisenberg pour dissimuler son identité dans le milieu du trafic de drogue, mais à l’écran, la frontière entre les deux personnalités reste floue pendant la majeure partie de la série : Walter / Heisenberg ne sont qu’une seule et même personne, pas même les deux facettes d’une même personnalité. Sur le plan narratif, la force du lien est accentuée par la superposition de deux univers, comme l’avait fait Les Soprano – celui du milieu criminel, et celui de la cellule familiale. Tony Soprano est capable de passer un type à tabac ou d’assassiner le parrain de son fils, avant de rentrer chez lui manger des macaronis et embrasser ses enfants ; Walter White commandite le meurtre de son associé Jesse Pinkman (Aaron Paul), et de retour chez lui, il prend sa fille Holly dans ses bras pour lui donner le biberon… Scène d’autant plus troublante que le bébé tend la main pour attraper les lunettes de son père, dans un instant sublime de tendresse et d’émotion. Et c’est ainsi qu’Heisenberg ne se dévoile que progressivement, jusqu’à ce que le masque tombe au cours de l’ultime saison ; l’alter égo maléfique prend alors le pouvoir, et la vraie nature de Walter White se révèle au grand jour.

Objectivement, la longue descente aux enfers du héros est perceptible tout au long de la série. Sa déshumanisation, progressive, va de pair avec l’affirmation d’un orgueil démesuré qui finit par balayer toutes les limites de la morale et le transforme en un criminel implacable et sans pitié. Dès les premières saisons et même dès le pilote, Walter a déjà commis les meurtres les plus violents – il empoisonne Emilio Koyama (1.1), étrangle Krazy-8 avec une chaîne de vélo (1.3), fait exploser le labo de Tuco (1.6), laisse mourir Jane Margolis (Krysten Ritter), la petite amie de Jesse (2.12)… Bien d’autres victimes viendront s’ajouter à la longue liste des cadavres que Walt laisse dans son sillage. Mais, avouons-le : même lorsque nous sommes touchés par la mort de Jane, par exemple, tout cela ne nous paraît finalement pas si grave ; on trouve encore des excuses, des justifications à ces meurtres de sang-froid. Et nous continuons à soutenir ce type bouffi d’orgueil, avide de pouvoir et d’argent, violent et manipulateur, capable de mentir, de menacer et de tuer.

L’odeur de soufre, toujours sous-jacente, ne devient véritablement insoutenable que dans les deux dernières saisons. C’est seulement à ce moment-là que nous ouvrons enfin les yeux, à l’instar des autres protagonistes. Jusqu’au bout, Hank s’est laissé berner ; sa femme Mary (Betsy Brandt) a appris la vérité de la bouche de Skyler ; Mike (Jonathan Banks) avait des soupçons ; Saul Goodman (Bob Odenkirk) panique, dépassé par les événements ; Jesse prend finalement conscience de la vraie nature de son associé lorsque celui-ci participe indirectement  à l’exécution d’un enfant, témoin du braquage d’un train transportant des produits chimiques. Sans compter qu’il y a longtemps que l’excuse de la maladie ne tient plus – le cancer est en phase de rémission, et Walter a accumulé de l’argent à ne plus savoir qu’en faire.  Dès lors, la vraie question n’est plus de savoir pourquoi nous apportons à ce monstre un soutien indéfectible, mais jusqu’à quand nous allons le soutenir. Où se situe la limite du supportable ?

Le basculement s’opère au cours de la cinquième et dernière saison. Cette fois, il ne s’agit plus d’empathie ou de regard bienveillant. Nous savons maintenant qui est Walter White, et lui-même l’avait clairement affirmé, au cours d’une tirade adressée à sa femme, et déjà entrée dans la légende des séries TV : « À qui tu crois que tu parles ? Qui est-ce que tu penses avoir en face de toi ? Tu sais combien je me fais en un an ? Je veux dire, même si je te disais combien, tu ne le croirais pas. Tu sais ce qu’il se passerait si je décidais subitement d’arrêter d’aller au boulot ? Un business assez gros pour être côté au NASDAQ s’effondrerait. Disparu ! Il cesse d’exister sans moi. Non, tu n’as absolument aucune idée d’à qui tu parles, alors laisse-moi t’éclairer un peu. Je ne suis pas en danger, Skyler. JE SUIS le danger ! Un type ouvre sa porte et se fait descendre et tu penses que c’est moi ? Non. Je suis celui qui frappe à la porte ! »  (6.4)   Mais même après cet aveu, nous sommes encore et toujours du côté de Walter. Ce type est un salaud, ce type est le Mal incarné… mais c’est un mal nécessaire. Notre complicité avec Walter n’est pas remise en question, à partir du moment où il y a pire qu’Heisenberg. Tuco Salamanca, Gustavo Fring (Giancarlo Esposito) sont des personnages a priori bien plus dangereux, bien plus nocifs que notre apprenti narcotrafiquant.

Pour exister en tant que tel, le héros a besoin d’un antagoniste. Le blanc n’existe que par rapport au noir… et le gris clair par rapport au gris foncé. Nous aimons John Thackery (The Knick), Nucky Thompson (Boardwalk Empire) ou Hannibal Lecter parce qu’ils sont confrontés à des personnages pires qu’eux. Inconsciemment, nous établissons une comparaison entre Tony Soprano et Phil Leotardo, entre Dexter Morgan et le tueur Trinity… et nous en concluons que ces anti-héros, aussi violents, coupables et psychopathes soient-ils, font partie des gentils, à leur manière. Walter white – et même Heisenberg – est toujours préférable à Gus Fring. Or, dans la saison finale, Walter White est arrivé au sommet de la chaine alimentaire. Il a successivement éliminé tous ses rivaux, plus personne ne peut contester son hégémonie dans le milieu de la drogue. Encore une fois, il le dit lui-même : « Jesse, tu m’as demandé si j’étais dans le business de la méthamphétamine ou celui de l’argent. Aucun des deux. Je suis dans le business de l’empire » (5.6) Walter White est devenu le pire, l’incarnation de tout ce contre quoi nous le soutenions encore, envers et contre tout, dans une complicité tacite. Désormais, il ne reste plus rien du loser pathétique et pitoyable, de la victime attachante que l’on avait, malgré tout, envie de voir triompher. Cinq saisons et un amas de cadavres plus tard, l’empathie ne tient plus. Le tour de force de Breaking Bad réside tout entier dans ce retournement, et dans la manière dont Vince Gilligan nous amène à aimer Walter White, pour mieux nous le faire détester ensuite.

En sera-t-il de même avec Saul Goodman, désormais héros de sa propre série, Better Call Saul ? Lors de son lancement en 2015, le spin off de Breaking Bad avait suscité quelques haussements de sourcils sceptiques. Pourquoi Diable s’intéresser à l’avocat véreux de Walter White et Jesse Pinkman ? Pouvait-on construire toute une intrigue autour du personnage ? Allait-on retrouver les protagonistes, le style, l’ambiance de Breaking Bad ? La série serait-elle à la hauteur de celle qui l’avait inspirée ? Un an après, alors que vient de débuter la deuxième saison, le doute est levé : Better Call Saul a su se démarquer en trouvant son propre ton et en développant des intrigues différentes, pour séduire une grande partie des fans de Breaking Bad mais aussi un public totalement réfractaire à la série originale. Elle doit notamment cette réussite à l’équilibre parfait qu’elle a su instaurer entre drame, comédie, trame judiciaire et suspense. Pour l’instant, on manque encore d’éléments et de recul pour juger de l’évolution de Saul Goodman. D’autant qu’il est quasiment absent de sa propre série…  Et pour cause : le héros n’est pas Saul Goodman à proprement parler mais Jimmy McGill – c’est-à-dire Saul Goodman avant Saul Goodman. Rappelons que Better Call Saul est en fait un prequel de Breaking Bad : l’action se déroule en 2002, et Jimmy est alors à mille lieues de l’avocat que nous connaissons (il n’a pas encore fait la connaissance de Walter White ou de Jesse Pinkman, par exemple.) C’est justement tout le propos de la série, qui illustre la transformation du personnage et développe les facteurs qui ont contribué à la métamorphose de Jimmy McGill en Saul Goodman.

Anti-héros, Jimmy / Saul l’est indéniablement, et on pourrait s’ingénier à dresser de nombreux parallèles avec le héros de Breaking Bad: tous deux nous sont présentés au départ comme des hommes pathétiques, frustrés par leur existence ; tous les deux suscitent la pitié ; ils se cachent derrière différentes identités (déjà 5 ou 6 pour Jimmy, en à peine une poignée d’épisodes !) ; tous les deux agissent par rapport à leur entourage familial… Pour autant, les différences sont au moins tout aussi nombreuses, en particulier dans la question de l’identité (Walter White dissimule sa vraie nature, et se ment finalement à lui-même ; Jimmy McGill cherche à se définir, en luttant contre ses démons) et de la relation aux autres. Le sujet est au cœur de Better Call Saul, Jimmy tentant de se construire par rapport au regard que portent sur lui son frère Chuck (Michael McKean) et sa collègue / amante Kim (Rhea Seehorn). Nous ne connaissons Jimmy que depuis quelques épisodes, et il sera certainement intéressant de confronter son évolution à celle de Walter White puisque tous les deux passent du statut de victime à celui d’antihéros.

A priori, Jimmy est un homme foncièrement bon, quand son alter-ego Saul Goodman est une figure négative. Le premier est un idéaliste, susceptible de renoncer à une forte somme d’argent pour défendre un dossier au nom de la justice ; le second est au contraire un manipulateur cynique et uniquement intéressé par le profit. En dépit de ses arnaques passées, Jimmy essaie de revenir dans le droit chemin ; Saul ne fait que s’enfoncer toujours plus profondément dans la délinquance en col blanc. Jimmy s’éprend sincèrement de Kim ; Saul est désabusé et porte un regard sarcastique sur les relations amoureuses…  Finalement, au terme de cet embryon de confrontation, il semble plus intéressant encore de dresser une comparaison entre Jimmy et Saul. Quels sont les éléments qui ont transformé Jimmy McGill ? Quelle est la différence fondamentale entre lui et son futur alter ego ? Le changement radical est-il dû à son frère Chuck, qui ne cesse de le dévaloriser et de briser ses ambitions, en le jugeant incapable d’être autre chose que Slippin’ Jimmy ? Ou bien à une déception sentimentale, à une trahison de la part de Kim ? Nous le soupçonnons, nous croyons le deviner… mais nous comptons aussi sur Vince Gilligan pour nous surprendre, comme il a si bien su le faire avec Breaking Bad. Jimmy / Saul saura-t-il nous fasciner autant que Walter White ? Probablement pas en terme de noirceur – mais Walter White est un maître en la matière. En revanche, Jimmy s’annonce déjà comme un personnage encore plus complexe et plus subtil…  Affaire à suivre.

Depuis quelques années, les antihéros ont pris le pouvoir dans la fiction. Le héros positif n’en demeure pas moins intéressant : moins ambigus, un Patrick Jane (Mentalist), une Alicia Florrick (The Good Wife) ou une Meredith Grey (Grey’s Anatomy) sont aussi complexes qu’un Vic Mackey (The Shield), une Patty Hewes (Damages) ou un Gregory House (Dr House). Simplement, les ressorts de l’intrigue ne reposent pas sur les conflits internes qui les agitent, mais plutôt sur les événements extérieurs provoqués par des personnages antagonistes et qui jouent  le rôle d’éléments perturbateurs. Au contraire, l’antihéros est finalement son propre antagoniste et son, pire ennemi, car il porte en lui les germes de sa destruction et donc de la trame dramatique ; c’est sa personnalité trouble et les démons qui l’habitent qui servent de catalyseur. Breaking Bad, avec un Walter White à l’acmé de la noirceur, ne fait que pousser à son paroxysme le schéma initié par Oz ou Les Soprano. Vous en avez marre des héros lisses et des incorrigibles gentils ? Vous voulez de l’ambiguïté, de la violence, des personnages complexes et torturés ? Appelez donc… Walter White.

Crédit photos : AMC.

Breaking Bad : 5 saisons / 62 épisodes de 50 min. environ.

Diffusée de 2008 à 2013 sur AMC. Disponible en DVD.

 Better Caul Saul : 2 Saisons de 13 épisodes de 50 min. environ.