Il y a vingt ans, HBO diffusait le premier épisode de Oz. Une série restée atypique, pourtant annonciatrice d’une révolution à la télévision.

Sans exagérer, on peut dire que la diffusion du premier épisode de Oz sur HBO, le 12 Juillet 1997, a marqué un tournant dans l’Histoire de la chaîne, et même plus largement de la télévision.
Oz, ce n’est pas la première série originale produite par HBO, qui s’était déjà essayée aux comédies et aux dramas à partir des années 1980. Dix ans plus tard, la chaîne cherche à diversifier son public et prend contact avec Barry Levinson et Tom Fontana. Le duo a déjà fait ses preuves sur NBC, avec l’excellente série Homicide et depuis quelques temps, ils démarchent en vain les chaînes pour leur proposer une série carcérale, à la fois provocante et innovante. HBO accepte le projet et commande une première saison de 8 épisodes. Et de la provocation et de l’innovation, il va y en avoir ! La série divise la critique, partagée entre ceux qui s’enthousiasment pour une fiction novatrice qui repousse les limites de ce que l’on avait pu voir jusqu’ici à la télévision, et ceux qui fustigent les scènes de sexe et de violence, omniprésentes et (jugent-ils) gratuites. Malgré tout, Oz devient rapidement une série culte, dont le succès public va inciter HBO à se lancer dans d’autres projets ambitieux, comme Six Feet Under ou Les Soprano – qui n’auraient peut-être pas vues le jour sans Oz.

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Bienvenue dans l’enfer de Oz

 

C’est quoi, Oz ? Oz, c’est le nom sous lequel est connue la prison d’Oswald, un pénitencier de haute sécurité de l’état de New York. Tim McManus, responsable de l’établissement, y a développé un projet pilote baptisé Em City (La cité d’émeraude) : s’y cotoient les criminels les plus violents, dans un environnement plus libre et moins contrôlé. En favorisant les interactions entre détenus et en leur confiant diverses responsabilités, McManus espère faciliter leur réinsertion et leur réhabilitation, en leur réapprenant à vivre en société.  Mais l’utopie tourne vite au cauchemar : la réclusion et cette liberté relative exacerbent la violence et les tensions raciales et sociales, engendrant une lutte pour le pouvoir entre détenus et affrontements avec les gardiens.

Au sein de la prison, Em City est un microcosme dans lequel se reflètent les différents groupes sociaux et raciaux qui coexistent aux Etats-Unis. Dans les faits, il existe une ségrégation inconsciente à l’extérieur, chacun restant dans les quartiers et les territoires où se concentre son groupe ethnique ou social ; entre les murs de Oz, ces différents groupes sont obligés de se mélanger et de vivre ensemble. Cette proximité est le catalyseur des tensions et des haines, maîtrisées dans la sphère publique et ici exacerbées par cette cohabitation forcée.  Toute la série repose sur la dynamique entre les différents groupes de prisonniers, les gardiens et le personnel de la prison. Les communautés se regroupent par ethnie, origine ou religion – Latinos,  Noirs, musulmans, Italiens, Irlandais, Aryens…  – quelques marginaux survivant comme ils peuvent au milieu de ces factions.

Dans cet environnement, tout fait l’objet de luttes intestines, et en particulier le contrôle de la drogue, du tabac, de l’alcool ou même de la nourriture. Chaque groupe est animé par un désir de puissance et de domination, et leurs leaders respectifs sont prêts à tout pour accroître le pouvoir qu’ils exercent au détriment d’une faction rivale. C’est par exemple le cas de l’ignoble Vern Schilligner, chef de file des nazis. Signalons au passage l’incroyable interprétation de JK Simmons, qui parvient à insuffler une dose d’humanité à un raciste / meurtrier / homophobe / violeur / sadique – sûrement l’un des personnages les plus haïssables de l’histoire du petit écran ! D’autres sont plus subtils, et pas forcément moins dangereux :  l’Irlandais Ryan O’Reilly (Dean Winters) est probablement celui qui compte le plus de morts à son actif, mais de façon indirecte… Adepte des machinations en tous genre, il est capable de monter les détenus les uns contre les autres à son profit et il est prêt à tout pour protéger son frère (Scott William Winters – les deux acteurs étant vraiment frères), diminué par des dommages cérébraux.

Vernon Schillinger, probablement l’un des pires salauds de la télévision…

 

Le seul moyen de s’imposer à Oz, c’est par la violence – qu’il s’agisse d’écarter un ennemi, de gagner en pouvoir, ou simplement de réaffirmer sa position. Il s’agit parfois d’intimidation ou d’humiliations atroces, mais le plus souvent, c’est une violence brutale, sauvage et bestiale, faite d’agressions sordides, de tortures, de viols et de meurtres. De fait, le taux de mortalité crève le plafond : chaque épisode nous livre son lot de morts violentes, sans nous épargner ni rien édulcorer. Âmes sensibles, s’abstenir : certaines scènes sont à peine soutenables…  Toute lueur d’espoir  finit par s’éteindre – on pense par exemple à la relation passionnée mais tortueuse et destructrice entre Keller (Christopher Meloni) et Beecher (Lee Tergesen), deux des personnages principaux. Christopher Meloni est  bluffant dans un rôle particulièrement pervers mais fascinant ; Lee Tergensen est tout aussi incroyable dans celui de Beecher, avocat condamné pour avoir tué une jeune fille alors qu’il conduisait en état d’ébriété, et que la réclusion transforme de façon radicale en l’obligeant à perdre une partie de son humanité et à accomplir des actes proprement ignobles, s’il veut survivre entre les murs de Oz.

Beecher et Keller, amants terribles

 

On pourrait penser que l’anarchie la plus totale règne à Oz ; on ne pourrait pas se fourvoyer davantage. Même dans cette atmosphère de terreur et de brutalité quotidienne, une structure hiérarchique s’est mise en place. Chaque groupe obéit à un leader qui règne par la violence et la peur qu’il inspire ; il est secondé par des lieutenants qui lui obéissent aveuglément comme dans le cas de Kareem Said (Eamon Walker), leader redouté et respecté des Black Muslims; viennent ensuite tous ceux qui se soumettent à son autorité en échange de sa protection. De son côté, le personnel se divise entre les idéalistes, persuadés qu’il est possible d’influencer les détenus et de les réhabiliter (comme par exemple Sœur Pete, la religieuse interprétée par la formidable Rita Moreno – alias l’inoubliable Anita de West Side Story), et la majorité, désenchantés ou amers, qui exècrent un travail qui leur sert simplement à payer les factures.

Série chorale, Oz rassemble une multitude de personnages, au point qu’on risque parfois de s’y perdre. D’autant que la série n’obéit pas au schéma classique dans lequel l’histoire se concentre sur un ou plusieurs personnages principaux, qu’influencent les actions des seconds rôles. Si Oz compte bien sûr des protagonistes plus importants que d’autres, elle n’a pas de héros au sens strict. Détenus ou gardiens, tous les personnages ont une trame qui leur est dédiée et qui n’interagit pas nécessairement avec celles centrées sur les personnages de premier plan. En général, chaque épisode introduit un nouveau personnage, dont on nous présente le crime, la durée de la peine et le temps restant avant la conditionnelle. Avec pour résultat une large galerie de personnages qui vont et viennent, aux destins plus ou moins liés, qui restent toute la série, une ou deux saisons, ou seulement quelques épisodes.

La liste des personnages et de leurs interprètes serait interminable – on en a déjà cité quelques-uns. Reste toutefois à évoquer celui qui est au cœur du récit : Augustus Hill (interprété par Harold Perrineau Jr. – le Michael de Lost). Il est doublement prisonnier : condamné à perpétuité, il est en outre paraplégique, en fauteuil roulant après avoir été poussé d’un toit lors de son arrestation. Il est au centre de la série parce qu’il en est le narrateur :  impliqué dans l’action ou simple témoin, il ponctue chaque épisode de ses interventions, s’adressant directement au spectateur auquel il expose la thématique sous-jacente de l’arc narratif qui va monopoliser l’écran pendant les séquences suivantes. Sa voix – souvent sarcastique – est la conscience de la prison, et fait de lui notre guide entre les murs de Oz.

Augustus Hill, narrateur au cœur de la série

 

La présence d’un narrateur n’est pas gratuite : elle rappelle la forme théâtrale à laquelle Oz se rattache par bien d’autres aspects. Elle joue par exemple sur l’unité de lieu et de temps : nombreuses sont les séries qui concentrent leur action dans un seul lieu fermé (c’est même une condition essentielle des séries carcérales), mais Oz pousse cet aspect encore plus loin. A l’exception de quelques flashbacks ou séquences oniriques, toute l’action se concentre dans la prison, d’autant plus importante qu’elle fait des personnages ce qu’ils sont. C’est le cadre et l’environnement qui les détruisent ou les révèlent à eux-mêmes, comme dans le cas de Beecher. Cette influence du théâtre classique devient particulièrement criante dans la dernière saison, ou dans un jeu de miroir, une représentation de Macbeth donne lieu à la résolution finale de l’affrontement entre Beecher et Schillinger, dans un style terriblement shakespearien.

Oz adopte aussi une construction propre au théâtre, de manière quasiment littérale puisqu’elle adopte une structure totalement atypique à la télévision à l’époque – et même encore aujourd’hui – rendue possible par la nature même de HBO. En général, sur les networks, les auteurs doivent tenir compte des coupures publicitaires et construisent donc leurs épisodes en 5-6 arcs narratifs, qu’ils achèvent par un rebondissement suffisamment efficace pour empêcher le spectateur de zapper pendant la publicité. Diffusée sur une chaîne à péage sans coupure publicitaire, Oz n’avait pas à s’en soucier.  Bouleversant les codes, la série développe alors des épisodes divisés en actes de 10 à 15 minutes, chacun exclusivement dédié à une intrigue particulière – primaire ou secondaire, ponctuelle ou récurrente – centrée sur un personnage donné. Inédit à l’époque, le procédé l’est encore aujourd’hui dans sa radicalité, et aucune série ne l’a vraiment imité… Lost et Skins sont sans doute ce qui s’en rapproche le plus, avec des épisodes consacrés à un seul personnage, mais Oz reste unique dans sa conception.

Aussi originale et innovante soit-elle, la formule a toutefois atteint ses limites. Oz s’est quelque peu essoufflée et la série s’est un peu trop répétée au cours des 16 épisodes que comptait la saison 4 (au lieu des 8 habituels), avec certains ressorts narratifs plus faibles que d’autres et des incohérences dans le scénario. Si la 5ème saison fut plus satisfaisante d’un point de vue créatif, Fontana et HBO décidèrent que la 6ème serait la dernière :  Oz a fermé ses portes en 2003, concluant toutes les intrigues et scellant le sort de presque tous les personnages principaux, avec un ultime épisode satisfaisant, fidèle à l’esprit et à l’ambiance de la série, et avec un final magistral.  

Bienvenue à Oz, où sont réunis les violeurs les plus sadiques et les meurtriers les plus cruels. Avant Prison Break ou Orange is The New Black, Oz a exploité le cadre confiné et oppressant de la prison – mettant à profit toute la latitude offerte par HBO pour inventer sa propre dynamique. Dans une explosion de violence et de sexe, repoussant toutes les limites de la censure pour l’époque, Oz a en quelque sorte signé la libération de la télévision américaine. Des éléments qui ont été largement repris depuis et qui sont même en voie de se banaliser, mais qui font de Oz un classique.
La série a également innové dans sa construction, menant la narration sur des sentiers inexplorés sur lesquels, paradoxalement, personne ne s’est vraiment aventuré depuis. 20 ans plus tard,
Oz s’impose encore comme une série coup de poing, et un tournant historique pour HBO et pour l’ensemble de la fiction télé.

OZ – HBO.

6 saisons – 56 épisodes de 55 min. environ.

Disponible en DVD.