Il y a 30 ans, nous faisions la connaissance des Bundy. Mariés, deux enfants, voici l’une des familles les plus trash de la télévision.

C’est quoi, Mariés, deux enfants ? Al Bundy (Ed O’Neill) est le modeste employé d’un magasin de chaussures, un travail qu’il déteste. Marié, père de deux enfants, il mène une vie de famille misérable et frustrante. Il passe le plus clair de son temps vautré sur son canapé, abruti devant la télévision, tandis que son épouse Peggy (Katey Sagal) délaisse les tâches ménagères pour dépenser sans compter le misérable salaire qu’il gagne péniblement. Sa fille Kelly (Christina Applegate) est une blonde sexy complètement idiote, et son fils Bud (David Faustino), un obsédé sexuel qui tente désespérément de ramener des filles à la maison.  Pour couronner le tout, Al doit supporter une voisine exaspérante, Marcy (Amanda Bearse), qui ne cesse de le critiquer.  

Lorsqu’ils sont contactés par la FOX, désireuse de lancer une comédie décalée pour servir de fer de lance à sa nouvelle chaîne FX, Ron Leavitt et Michael G. Moye ont déjà fait leurs preuves en tant que scénaristes. Ensemble, ils ont travaillé sur de nombreuses sitcoms, The Jeffersons étant sans doute la plus connue chez nous. La Fox leur laissant carte blanche, les deux auteurs profitent au maximum de cette liberté et écrivent une série satirique racontant le quotidien d’une famille dysfonctionnelle, dont les membres, trash et ridicules, sont tous pires les uns que les autres. Et qui portent le nom de Bundy – soit celui d’un des tueurs en série les plus tristement célèbre de l’Histoire.  

Comédie en apparence grossière et frustre, bourrée de gags lourdingues et d’allusions sexuelles, Mariés, deux enfants est pourtant plus subtile qu’il n’y paraît : avec sa vulgarité et son outrance, elle illustre la frustration d’une partie de la société occidentale, insatisfaite de sa vie familiale, professionnelle et sexuelle. Inédit à l’époque, le ton particulier de la série explose à l’écran dès le générique, particulièrement réussi. En quelques secondes, il suggère toute l’ironie de la série et son ambiance vulgaire, et présente les personnages. Tous, les uns après les autres, viennent arracher une liasse de billets au père de famille, renfrogné et avachi sur le canapé. Le tout, au son d’un classique de Frank Sinatra, Love and Marriage, qui souligne encore par son décalage avec les images le ton sarcastique de la série. 

La trame de fond est finalement assez simple : Mariés, deux enfants nous raconte le quotidien de Al Bundy et de sa famille. Les détails importent peu : ce qui fait le sel de ce genre de comédies, ce sont d’abord ses personnages, les conflits engendrés par leurs tempéraments respectifs, et la manière dont ils réagissent chaque semaine, dans des situations différentes et en se confrontant les uns aux autres.

Les joies du mariage, version Bundy

 

En l’occurrence, les personnages qui composent la famille Bundy sont sacrément gratinés ! Le père, Al (fantastique Ed O’Neill), déteste d’autant plus son job de vendeur de chaussures qu’il vit dans la nostalgie de sa gloire passée, en tant qu’ancienne star de football. Raciste, misogyne et vulgaire, c’est un type frustré et mesquin, dont la seule ambition dans la vie consiste à s’affaler dans le divan du salon, une bière dans une main et l’autre glissée dans le pantalon, pour regarder le sport à la télévision. Il a épousé Peggy, son amour de lycée, aujourd’hui une mégère acariâtre mâtinée de cagole peinturlurée à la choucroute improbable. Femme au foyer, elle se soucie comme d’une guigne du foyer en question : aux tâches ménagères, elle préfère largement se consacrer au shopping et dépenser le maigre salaire de Al. Chaude comme la braise, elle est animée par un féroce appétit sexuel, que son mari refuse obstinément de satisfaire. Les rapports conjugaux du couple se résument donc à des échanges verbaux remplis de sous-entendus à leur vie sexuelle –  ou plutôt à l’absence de celle-ci.

Comme les chiens ne font pas des chats, ne comptez pas sur les enfants pour relever le niveau ! La fille aînée, Kelly, est une blonde sexy décérébrée, qui ne comprend rien et sort des énormités à chaque fois qu’elle ouvre la bouche. Mais avec ses décolletés plongeants, ses mini-jupes et ses talons vertigineux, elle attire les garçons comme un pot de miel attire les abeilles. Bud, le fils, est le stéréotype du crétin pré pubère : en pleine crise d’adolescence, il est obsédé par le sexe et passe son temps à courir derrière les filles ou à monter des subterfuges pour gagner de l’argent. Constamment humilié et rabroué par ses parents et sa sœur, c’est de loin le plus intelligent des Bundy (vu le niveau, ce n’est pas un exploit…), . Ne manquant jamais une occasion  de se moquer de son idiote de sœur, il a honte de ses parents et prétend souvent ne pas les connaître.

Les Bundy et leurs gentils voisins…

Ajoutez au tableau  la voisine Marcy, la meilleure amie de Peggy, qui passe son temps à critiquer Al ; et son mari, Steve, qui se laisse toujours entraîner dans les petites combines de Al, pour se livrer à toutes les activités que, grosso modo, sa coincée de femme lui interdit de faire.  A noter que, suite au départ de l’acteur qui l’interprétait, Steve disparaît de la série en saison 5 ; il est remplacé par Ted McGinley dans le rôle de Jefferson, nouveau compère d’infortune de Al.

Globalement, les épisodes reprennent peu ou prou la même construction : Al veut faire quelque chose d’idiot, contre l’avis de sa femme qui en profite pour lui réclamer de l’argent ; il passe outre sa désapprobation, les voisins s’en mêlent et les choses tournent mal. Le tout au rythme des provocations et des insultes de sa femme et de ses enfants, au son des rires préenregistrés. Cette répétitivité est sans doute le plus grand défaut de la série : Mariés deux enfants a indéniablement fini par s’enliser dans la routine, avec des gags redondants, des situations répétitives et des personnages répétant sans cesse les mêmes tics et les mêmes comportements. La Fox était pourtant réticente à annuler la série : d’une part, les audiences restaient correctes (malgré une baisse notable), et d’autre part, en tant que première série diffusée sur FX, Mariés deux enfants avaient aussi une valeur symbolique. La chaîne comptait d’ailleurs commander une 12ème saison, avant d’être découragée par des coûts de production jugés prohibitifs. La série est donc finalement annulée  au terme de la 11ème saison, en 1997. Une décision brutale qui empêche les scénaristes de concevoir une vraie fin : le dernier épisode est un épisode comme les autres, sans adieu ni grande conclusion.

Il faut bien l’admettre : ce n’est pas pour son inventivité scénaristique ou son récit inspiré que l’on regardera Mariés, deux enfants... Non : c’est pour son humour transgressif, sa cruauté, et le miroir déformant qu’elle nous tend, reflétant grossièrement une frange de la société dont nous nous moquons, espérant ne jamais nous y reconnaître. Pour peu qu’on adhère à son humour acide et irrévérencieux, Mariés deux enfants est extrêmement drôle, notamment grâce à ses excellents acteurs. Captant parfaitement la dimension tragi-comique de leurs personnages, ils sont parfaits dans la caricature de ces protagonistes agressifs et désenchantés, inconscients de leurs propres frustrations et incapables de s’extirper de la misère dans laquelle, finalement, ils se complaisent. On rit jaune, avec Mariés deux enfants : on se moque des Bundy, mais c’est une série d’une tristesse et d’une amertume désespérantes. La tragédie de cette famille ne vire à la comédie que parce qu’elle consiste en une succession de situations grotesques, de répliques épicées et hilarantes, avec un  ton politiquement incorrect voire agressif. On est loin de la correction et de la bien-pensance habituelles des comédies familiales, où au tout le monde se réunit autour de la table du dîner et où, au bout de 26 minutes, on s’embrasse joyeusement.

Face à ces parfaites petites familles, les Bundy font office d’épouvantail : une bande d’égoïstes, uniquement soucieux de leur intérêt personnel. Ce qui les unit, ce n’est pas l’amour ou le sens de la famille : c’est le mépris qu’ils nourrissent les uns envers les autres, et la douce certitude de valoir mieux que les autres membres du foyer. Le seul moment où règne un semblant d’harmonie, c’est lorsqu’ils font front commun pour retourner leurs sarcasmes contre les personnages extérieurs.  Bref, ce sont les cousins éloignés des Simpson et des héros de Shameless, les Gallagher… Et en parlant de Gallagher, on ne résiste pas au plaisir de citer une chanson du groupe Oasis, les frères Gallagher traduisant avec Married With Children l’impact que la série a pu avoir à l’époque sur les spectateurs…

Énorme succès d’audience aux États-Unis, Mariés deux enfants s’est largement exportée à l’international, et elle a même donné lieu à une multitude d’adaptations locales. A titre d’exemple, on vous laisse admirer ci-dessous le générique exotique de la version chilienne, Casados con hijos

On mentionnera aussi un éphémère spin-off, Top of The Heap, lancé en 1991 et annulé au bout de quelques épisodes. La série se centrait sur les aventures de Vinnie Verducci, un ex de Kelly Bundy (interprété par Matt Le Blanc) et de son père Charlie (Joseph Bologna), tous deux apparus dans un épisode de Mariés deux enfants. Bizarrement, le spin off a eu son propre spin off un an plus tard – Vinnie & Bobby, tout aussi vite annulé. Enfin, deux autres séries dérivées ont été envisagées, l’une autour du personnage de Steve Rhoades et l’autre, Enemies, sur la bande d’amies de Kelly. Aucun des deux n’a vu le jour… Signalons, pour terminer, que la Fox a annoncé en 2014 qu’elle travaillait sur une série consacrée à Bud Bundy – sans aucune autre précision depuis.    

Matt LeBlanc, très Joey avant l’heure

 

Sans exagérer, on peut dire que Mariés, deux enfants a fait figure de petite révolution sur les écrans de télévision lors de son lancement, en 1987. Son ton irrévérencieux et politiquement incorrect en faisait l’antithèse de la série familiale américaine traditionnelle qui régnait alors sur les écrans, à l’image du Cosby Show. Anti-héros absolus, les Bundy ont ouvert la voie à des personnages politiquement incorrects, libérant la comédie familiale de sa bien-pensance et de son ton consensuel.  Et on parie qu’ils en ont même dégoûtes certains du mariage…

Mariés, deux enfants. (FX – Fox)

1987 – 1997.
262 épisodes. – Disponible en DVD.