2017 marque l’année de la débâcle pour la gauche, et plus particulièrement pour le Parti Socialiste. De nombreuses questions se posent concernant son avenir. Pour y répondre, nous sommes allés interroger différentes figures emblématiques de gauche. Gérard Filoche, membre du bureau national du Parti Socialiste, syndicaliste et inspecteur du travail de formation, s’est confié à nous. Au programme : bilan du quinquennat sortant, remise en question du PS et reconstruction de la gauche.

Radio VL Lors des dernières élections, on a assisté à la défaite du plus grand parti de gauche historiquement : le Parti Socialiste (et largement derrière 2002, car la gauche a constitué, après les présidentielles, la plus grande opposition avec près de 170 députés). Fracturé en deux lignes idéologiques majeures à l’Assemblée nationale comme en interne, de nombreux membres quittent le parti pour rejoindre d’autres mouvances. Le PS est-il en fin de cycle ?

Gérard Filoche –  En fin de cycle pour le Parti Socialiste ? Peut-être, peut-être pas… Le Parti Socialiste portugais en 2010 a été battu dans les mêmes conditions et il est revenu au pouvoir en 2015 avec une gauche unie. Donc c’est arrivé au PS portugais, et il est ressorti de cet écrasement. C’est arrivé aussi en Grande-Bretagne parce que le Parti Socialiste avait perdu toutes les élections à cause des politiques de Tony Blair, de Gordon Brown : il était au fond du trou. Et finalement, il va peut-être revenir au pouvoir dans quelques semaines parce qu’il a obtenu une majorité relative derrière la ligne de gauche de Jérémy Corbyn.

Puis le Parti socialiste français, cela lui est arrivé plein de fois en cent ans d’histoire. Il a connu de lourds échecs (disparu durant les années 1920, pendant la Seconde Guerre Mondiale, après la guerre d’Algérie, en 1993 où seulement cinquante-deux députés de gauche siégeaient au Palais Bourbon) et a toujours su rebondir (au pouvoir en 1930, à la « libération », en 1981 et en 1997). Donc tout est toujours relatif, les grands partis traditionnels ne disparaissent pas tant qu’ils ne sont pas remplacés.

Or, pour l’instant, il n’y a pas de remplacement : on a trois petites forces parlementaires (La France Insoumise, le Parti Communiste et le Parti Socialiste). Le PS dispose d’environ mille maires de villes de plus de dix mille habitants, de dix mille élus encore, de trois départements sur dix et de deux régions sur treize. Il n’est pas encore enterrable. Maintenant il va très mal, le pronostic vital est engagé ; si il ne se ressaisit pas – si la gauche du parti ne parvient pas à reprendre l’influence dominante dans le parti et à le réorienter -, il peut effectivement disparaître.

Radio VL – On a vu cet été que de nombreux socialistes ou ex-membres du parti ont créé leurs propres mouvements. Je pense à M. Hamon avec le « Mouvement du 1er Juillet », ou encore Mme. Hidalgo, Mme. Taubira et Mme. Aubry avec « Dès Demain ». Que pensez-vous de ces mouvements qui ont pour but initial de reconstruire une gauche ? Est-ce une solution, est-ce vraiment durable ?

G. F. – Aujourd’hui dans la gauche, il y a peut-être dix-neuf, vingt ou vingt-et-un partis différents. Et dans chacun des partis, il y a trois ou quatre positions différentes. Vous avez des sensibilités absolument partout. Nous-même, la Gauche Socialiste*, nous faisons une gauche démocrate et sociale pour développer un réseau au cas où le PS ne se réorienterait pas. Donc en vérité, la gauche n’a jamais été autant divisée. Il y a des fragments partout. La question est de son unité.

Donc pour l’unité, il ne faut pas demander à tout le monde de se mettre d’accord à 100%, il faut demander à tout le monde de chercher des points communs qui peuvent permettre d’agir. Là, j’en voit deux :

Le premier est la bataille, le 12 septembre contre les ordonnances anti-travail, où tout le monde doit se rassembler et lutter. Le second est la saisie (par le Parti Socialiste, la France Insoumise et le Parti Communiste) du Conseil constitutionnel contre les ordonnances Macron. C’est un très bon signe que d’avoir fait une démarche commune de LFI, du PS et du PC à l’Assemblée contre ce projet.

*la Gauche Socialiste est un courant situé à l’aile gauche du Parti Socialiste.

Radio VL – Donc, pour vous l’unité est LA solution pour former déjà une opposition commune, mais une opposition surtout viable avec les accords que vous venez de dire, entre les 3 groupes parlementaires ?

G. F. – Rien de grand dans l’Histoire de France – et ce depuis un siècle – ne s’est fait sans unité : le front populaire, la « libération », 1981 ou 1997. Nous sommes passés des 40 heures aux 39 heures et aux 35 heures. Nous avons gagné les quinze jours de congés payés puis la 3ème semaine, 4ème et 5ème semaine. Tout ce que nous avons gagné dans le code du travail a été fait dans l’unité. Je ne connais pas l’exemple contraire. J’ai tendance à penser que c’est donc toujours valable.

Radio VL – En ce qui concerne le PS, vous avez dénoncé de nombreuses fois la direction de ce parti, M. Cambadélis (notamment la manière dont il est arrivé à la tête de ce parti, sur ses nombreuses prises de position, et surtout sur cette histoire de parrainages lors de la Primaire Citoyenne ouverte). Le problème ne vient-il pas aussi d’en haut ?

G. F. – Il vient tout à fait d’en haut ! La direction du PS ne s’est pas battue pour corriger les choix de François Hollande et de Manuel Valls. Ce dernier ne fait que 5% du PS. Hollande a trahi le programme qu’avait adopté le PS et ni Harlem Désir, ni Jean-Christophe Cambadélis, en tant que Premier secrétaire, n’ont cherché faire prévaloir le point de vue du parti contre les choix faits à l’Elysée. On a été dans « un vote Vème République » où tout s’est décidé institutionnellement par en haut.

« Tout s’est décidé institutionnellement par en haut. […] Le problème vient évidemment d’en haut »

Même quand il critiquait la Loi El Khomri, elle était imposée. Donc le problème vient évidemment d’en haut. Les militants socialistes n’ont jamais voté cette loi, ni les 41 milliards aux patrons, ni la déchéance de nationalité. Tout leur a été imposé. Le problème est qu’ils arrivent à se ressaisir et à pouvoir manifester pour reconstruire le parti contre ceux d’en haut. Je dis « ceux d’en haut » actuellement encore : ce sont des gens à dix mille euros, ce n’est pas représentatif de la société. Il faut des salariés, des ouvriers, des employés, des syndicalistes, des cadres à la tête du parti qui soient réellement plongés dans la société et non pas qui aient la tête tournée vers l’énarchie ou l’oligarchie.

Radio VL – Si nous prenons l’exemple de la direction collégiale d’aujourd’hui, qui est juste temporaire, est-elle véritablement légitime ?

G. F. – Elle n’a rien de collégiale. Il y a vingt-huit personnes, elle ne représente aucun signe politique. La Gauche Socialiste y a été minorisée, il n’y en n’a plus que trois sur vingt-huit alors que ce courant faisait 30% au dernier congrès.

Et je ne vois pas comment cela peut fonctionner à vingt-huit. Sur le plan des porte-paroles non plus. Il n’y a aucune indication sur un bilan critique du quinquennat sortant. Or il faut en tirer le bilan : il nous a fait perdre sept élections. On avait tout en 2012, et tout a été perdu à cause de la ligne politique de Hollande. Donc il faut que cela soit accepté et connu, et que les enseignements soient tirés collectivement par le parti. Et cette direction collégiale ne semble pas s’orienter vers cela.

Radio VL – Vous êtes plutôt Corbyn avec une dynamique portée par un seul homme, qui a éliminé lors des primaires « les blairistes » – vous l’avez dit -, ou plutôt Jaurès , qui a joué sur l’unité de tous les partis de gauche et qui a lancé un élan de masse ?

G. F. – (Rire). Je suis pour les deux car malheureusement, en France, à l’heure actuelle, on est dans un système présidentialiste. Je suis totalement hostile à ce système. Il faut faire tomber cela, mais le problème c’est que pour détruire une citadelle, il faut d’abord la prendre. On est encore obligé de fonctionner comme cela pour dépasser cela. Par exemple dans le Parti Socialiste, il y a des statuts que je n’ai pas approuvé en leur temps, mais qui disent que le secrétaire doit être élu par les militants.

« Je suis candidat pour dire que les choses vont changer »

Je préfère un secrétaire élu par les militants qu’un secrétaire désigné par l’Elysée ou désigné par l’oligarchie. Par conséquent, je suis plutôt pour une élection. Élection à laquelle je suis candidat d’ailleurs, pour essayer de dire que, en tant que militant – car il faut bien qu’un militant se présente – les choses vont changer.

Aller vers une VIème République, réduire la durée du travail à 32 heures, revenir à la retraite à soixante ans, prendre des mesures contre le chômage avec une augmentation du SMIC à 1800 euros, la limite de 5% de précaires dans les entreprises, la reconstruction du code du travail, une réforme bancaire, une réforme fiscale, l’augmentation des petits salaires, des petites retraites. C’est le programme de base que la gauche doit avoir et c’est vers cela qu’il faut qu’on se réorganise.

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