C’est un repas entre amis. Le soir. Au bout de quelques verres, les esprits s’échauffent… la conversation dérive vers la politique, et soudain, sans crier gare : « Bah moi je trouve que ce n’est pas si mal, ce qu’elle fait, Marine Lepen ». Un silence ahuri se fait autour de la table. Un timide « pardon ? ». La stupéfaction gagne tous les visages.

La scène, pourtant, n’est pas marginale. C’est le signe d’un mouvement qui gagne petit à petit tous les esprits. Il n’est pas rare aujourd’hui que l’on entende ces petites phrases, glissées l’air de rien dans les conversations : « Le front national, c’est vrai qu’il revient aux vraies valeurs françaises. » « Je trouve que Marine Lepen a de vraies choses à dire » et ainsi de suite. Plus étonnant encore, des jeunes comme des moins jeunes sont à présent susceptibles de les prononcer.

Qu’est-ce qui explique un tel retour en faveur d’un parti politique un moment rejeté par la majorité de la population ?

La réponse la plus évidente est la peur.

Peur d’être renvoyé d’abord, inquiétude de ne pouvoir assurer une vie correcte à sa famille, angoisse d’un avenir plus sombre encore pour ses enfants. Or, que font les gens lorsqu’ils se trouvent dans une situation de crise apparemment insoluble ? Ce qu’ils ont fait depuis la nuit des temps : ils se trouvent un bouc émissaire. Celui-ci, le pauvre, est tout trouvé. C’est « l’étranger », véritable envoyé du diable, qui, non content de semer la panique dans les chaumières en commettant vols, crimes et attaques terroristes (car l’étranger est forcément férocement anti-France), trouve encore le moyen à la fois de voler le travail des honnêtes français et de vivre tel un parasite sur l’allocation chômage. « L’étranger » est aussi et surtout islamiste. Qu’importe que les islamistes ne soient qu’une minorité de la population musulmane. Qu’importe encore qu’on ne puisse accéder au chômage qu’en ayant véritablement travaillé. Les stéréotypes ont la dent dure. D’autant plus que la spécificité du Front National, et de ses équivalents ici et ailleurs, c’est en effet sa capacité à argumenter par sophismes et affirmations sans fondement réel. Ainsi, en Suède, le fondateur de la Sveriges Demokratisma affirme sans sourciller que « dans certains quartiers, il y a des gens qui sont là depuis 15 ans et ne parlent pas un mot de suédois » alors que la majorité des immigrés travaillent et parlent la langue. Pour attirer des voix, l’extrême droite n’hésite pas à afficher une vision très manichéenne. D’un côté les « honnêtes travailleurs », porteurs d’une unité nationale, de l’autre la Gauche mais aussi la Droite, et les immigrés. Ainsi, en France, pour faciliter l’amalgame, des « chaînes », c’est à dire des mails collectifs, montrent Martine Aubry arborant un voile musulman, fruit d’un grossier montage. Les partis d’extrême droite entendent donc apporter une réponse à la peur de la population, résumé en une seule phrase par le suédois Svenny Hâkannon : « On ferait bien de prendre en charge les nôtres avant de se soucier des autres »

Car cette inquiétude ne prend pas pour objet uniquement les immigrés. Le front national a également compris qu’après cinq ans de présidence Sarkozy, il ne reste que très peu de personnes disposées à croire que des bénéfices accordés aux plus aisés résultera, par une sorte d’effet d’écoulement, une amélioration du niveau de vie de la classe moyenne. Aussi, il a effectué un véritable virage à 90 degrés. Auparavant ami du petit patronat et fervent opposant à l’intervention de l’État dans l’économie, il a reprit à son compte les idées du Parti Socialiste. Marine Lepen défend un État-Providence, qui protégerait ses citoyens. Mais elle n’hésite pas non plus à reprendre d’autres arguments de la gauche : celle-ci prône le respect de la différence ? Pourquoi pas : mais chacun chez soi. Les droits de la femme ? Ils deviennent des armes pour stigmatiser les musulmans. La protection du prolétariat ? On le sait : le « petit peuple » est pur et entier et les « riches » (représenté par ce qu’elle appelle L’« UMPS ») corrompus. On a souvent reproché à la gauche des objectifs irréalistes, pourtant les partis d’extrême droite en fixent de plus fantaisistes encore. En suisse, par exemple, le parti prône le libéralisme tout en voulant limiter la liberté de circulation des travailleurs étrangers (majoritairement européens), pourtant indispensables aux entreprises suisses.

C’est donc une véritable inquiétude qui motive les sympathisants de plus en plus nombreux du FN (et plus généralement de l’extrême droite) et non pas une étude objective de son programme politique. Une donnée qui n’a pas échappé à ces derniers.

Car qui donc a peur ? Tout le monde. Ce n’est plus seulement le retraité qui regarde le JT de TF1, mais aussi le jeune étudiant qui ne peut envisager un avenir serein, et la jeune femme active qui voit ses chances d’obtenir un travail s’amenuiser encore et encore… Il est alors inévitable qu’une partie de la population se tourne vers l’extrême droite qui, seule, semble apporter des explications, un peu simples certes, mais réconfortantes. Choix par défaut ? Sans doute. Interrogés, 70 pour cent des électeurs du « parti des vrais finlandais » affirment que leur vote est une forme de protestation. Appel à l’aide ? Un signal d’alerte en tout cas, qui semble avoir réveillé les médias et les politiques.